Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

A ma mère.

Maariya se réveille tôt, très tôt le matin pour se rendre à la mer. Il y a quelque chose dans la mer, quelque chose qu’elle n’arrive pas à expliquer, quelque chose de fort et de beau qui l’appelle. Elle sait qu’elle ne peut pas y résister, qu’elle ne doit pas y résister. Elle doit se laisser aller, porter par la mer, porter les vagues.

Elle se réveille tôt, très tôt, alors que tout le monde dort et elle se met à courir. Elle court très vite. Il est si bon de courir le matin, elle aime les couleurs du matin, elle aime cette brise fine qui enveloppe son corps, elle aime se sentir libre.

Ensuite, quand elle y est, elle s’assied sur le sable. Elle ferme les yeux et elle écoute la mer. Elle a envie parfois de dire aux autres d’écouter la mer mais cela ne les intéresse pas. Ils ont d’autres choses à faire, des choses sérieuses. Maariya ne comprend rien aux choses sérieuses. Elle se met donc à écouter la mer. Elle se dit qu’écouter la mer c’est comme écouter une musique, sauf que cette musique se trouve en soi, dans son corps, on ne fait, au fond, qu’écouter ce qu’il y a en soi. Et elle aime cette musique qui est en elle, c’est la musique de la mer, la mer est en elle, la mer, à vrai dire, est en tout être. Il suffit de fermer ses yeux et d’ouvrir son cœur et vous entendrez la musique de la mer, la mer qui est en soi.

Elle pourrait rester comme ça tout le temps, ne plus bouger, ne plus rien faire, cesser de penser, cesser d’être. Ceux qui savent le secret de la musique, la musique de la mer n’ont guère besoin de courir après des choses futiles pour oublier qu’ils doivent un jour mourir.

C’est ce qu’elle a envie de dire aux adultes. Venez, venez avec moi, on ira là-bas, à la mer, on écoutera sa musique. Il n’y a rien de plus beau.

Il n’y a plus lieu de mentir pour que les autres vous admirent. Il n’y a plus lieu de vous ensevelir sous des objets pour oublier votre solitude. Il n’y a plus lieu de vouloir toujours plus, toujours plus pour oublier ce que vous êtes.

Elle en a, un jour, parlé à quelques adultes mais ils n’y ont rien compris. Qu’ils sont bêtes les adultes. Ils croient tout savoir mais ils ne savent rien.

Maariya a un jour fait une promesse à la mer, quand elle sera grande, mais vraiment grande et ça ne risque pas d’arriver tout de suite, elle ne sera pas comme les adultes, elle se rendra tous les jours à la mer, elle ne portera pas de vêtements ridicules, elle ne parlera pas pour ne rien dire, elle ne voudra pas être importante, elle ne trichera pas, elle ne mentira pas, elle sera elle-même c’est-à-dire Maariya la fille qui aime la mer. Et rien d’autre.

Ensuite elle se met à regarder la mer. Ou plutôt c’est le contraire car c’est la mer qui la regarde. Mais non la mer ne la regarde pas, ce n’est pas ça, pas tout à fait, la mer entrouvre son corps et la mer s’y déverse. La mer se déverse en elle, son immensité se déverse en elle, cette eau bleue pénètre son corps, se mêle à son sang, les flots de la mer coulent en elle, ses rythmes, ses visages, sa beauté. Au bout d’un moment, elle n’est plus elle-même, elle ne sait plus, à vrai dire, ce qu’elle est, une nouvelle créature sans doute, mi- mer, mi humain mais cela n’a aucune importance, il n’y a pas lieu de savoir maintenant, il n’y a pas lieu de comprendre, il suffit d’être, d’être Un avec la mer.

Elle sait que là-bas les gens dorment. Bientôt ils se réveilleront. Ils iront travailler. Les enfants iront à l’école. La grosse machine se mettra en marche. Ils pensent qu’ils faut faire toutes ces choses pour exister. Ils ont sans doute raison. Elle est trop petite pour comprendre. Tout ce qu’elle sait c’est que personne n’est heureux. Il y a dans les visages des adultes mais aussi des enfants, comme une fatigue, on sent qu’il y a quelque chose qui cloche, qui ne va pas. Elle n’arrive pas à mettre le doigt dessus, c’est imprécis, flou. Mais elle sait que personne n’est heureux. Les adultes, elle se dit parfois, sont comme des loups cannibales qui s’entredévorent. Elle trouve cette image comique, elle lui donne envie de rigoler. Loups cannibales. Mais c’est vrai, regardez-les, ils sont comme des loups qui dévorent même les enfants car il faut que leurs enfants les ressemblent.

Maintenant il n’y a que la mer, la mer qui est en elle, dans tous les fragments de son corps, de son sang, le sens du monde appartient à la mer, son secret mais pour parvenir à ce sens, à ce secret, il faut ouvrir son cœur, il faut qu’il n’y ait plus rien d’autre dans ce cœur, seulement la mer, il ne doit rester la trace de rien, alors seulement ce corps se mêlera à la mer. Il sera libre enfin.

Il lui arrive parfois de nager, elle ne va jamais très loin car elle ne sait pas vraiment nager mais ce qu’elle aime surtout c’est de plonger sa tête sous l’eau car il y a sous la mer un autre monde, elle est sans doute la seule à voir ce monde et c’est un monde étrange, on y trouve des créatures merveilleuses, on y trouve des coquillages géants, on y trouve de la beauté, tant de beauté, elle pourrait rester comme ça, pendant des heures, à contempler toutes ces choses, toute cette beauté mais elle ne peut pas, elle doit bientôt retourner chez elle. Sa mère lui criera dessus. Elle doit aller à l’école. Elle a des devoirs à faire.

Mais avant de partir, elle regarde une dernière fois la mer. Elle l’appelle. La mer l’appelle. Elle veut encore écouter la musique de la mer, elle veut encore une fois que la mer se déverse en elle, dans son corps, elle veut encore une fois contempler le monde de la beauté. Mais elle ne peut pas. Elle doit partir. Il le faut.

Tout à l’heure quand elle sera à l’école et qu’elle sera avec ses amis qui ressemblent à leurs parents car ils doivent à tout prix avoir de bons résultats, quand elle sera dans le bus et qu’elle verra les visages fatigués des adultes, quand elle regardera le télévision et qu’elle verra ces gens bizarres, qu’on appelle les politiciens mentir à tout bout de champ, elle pensera à la mer, il n’y a pas lieu, à vrai dire, d’aller à la mer, la mer est désormais en elle, la mer l’accompagne partout, la mer est en elle, la mer la rend libre, plus libre que ne l’est ce vent qui vient des confins.

Ceux qui savent le secret de la mer savent le sens du monde. Mais Maariya ne peut en parler à personne. Ils ne sont pas prêts. Il est trop tôt pour en parler. Un jour peut-être. Un jour.Peut-être. Elle leur dira alors le secret de la mer qui est le secret de la vie.

© Umar Timol

Maariya et la mer, de Umar TimolMaariya et la mer, de Umar Timol
Tag(s) : #Littérature

Partager cet article

Repost 0